« Le Monde des lecteurs » – Société : Gilets jaunes, bonnets rouges, chemises noires et transition monétaire

André Peters, sociologue de la monnaie, certifié en Finances publiques, cadre du secteur financier, auteur De la dictature financière à la démocratie monétaire paru chez L’harmattan, conseiller communal Ecolo à Wezembeek-Oppem (Belgique), estime que les Gilets jaunes sont porteurs d’un signal fort sur l’état de notre société.

LE MONDE | 27.11.2018 à 09h11

« Gilets jaunes, bonnets rouges, deux situations de transition dans lesquelles on sent, fût-ce confusément, qu’un monde disparaît, qu’un autre monde naît. » Rassemblement de gilets jaunes sur les Champs Elysees à Paris  le 24 Novembre 2018 BENJAMIN GIRETTE / HANS LUCAS POUR “LE MONDE”

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L’avertissement
Ces derniers jours, les gilets jaunes, simples citoyens, apolitiques et asyndicaux, montrent leur colère devant les prix du carburant, ses taxes et ses accises. Et, au-delà du prix de l’essence ou du diesel, ils dénoncent leur paupérisation et leurs conditions de vie qui se dégradent de jour en jour. De leurs actions spontanées auto organisées à partir des réseaux sociaux, surgissent des cris de désespoir et d’épuisement qui nous disent le désarroi d’une frange de plus en plus importante de la population qui décroche. Les scènes de violence, dramatiques parfois, sont inexcusables mais démontrent la virulence de l’appel au secours qu’ils envoient et l’exaspération de n’être pas entendu par le pouvoir politique.

Cet appel des gilets jaunes évoque en nous celui des bonnets rouges en Bretagne qui avaient bloqué les routes de la région après l’instauration d’un droit de péage pour l’utilisation du réseau routier. Plus loin encore, et toutes proportions gardées, cet appel nous ramène aussi au printemps arabe de 2010 dont les causes sont analogues, pouvoir d’achat en diminution, précarité en augmentation et désintérêt du politique. Je n’ose imaginer quelle serait la réaction de la population à l’enchérissement de l’alimentation dû à mauvaises récoltes liées à des événements climatiques néfastes comme la sécheresse de cet été. La révolution de 1789 a commencé dans des conditions similaires.

Gilets jaunes, bonnets rouges, deux situations de transition dans lesquelles on sent, fût-ce confusément, qu’un monde disparaît, qu’un autre monde naît. Ici, par l’augmentation des taxes sur les carburants et la taxation de l’utilisation de la route, il s’agit d’entamer l’indispensable transition écologique et énergétique vers une société « bas carbone » rendue indispensable par les conséquences dramatiques du réchauffement climatique. On en est aux tout premiers pas du processus d’adaptation et déjà des citoyens se révoltent. Qu’en sera-t-il lorsqu’il faudra embrayer sur des étapes plus ambitieuses ? La transition risque d’être violente et, vu d’ici, le chemin d’une société « bas carbone » semble bien miné. Les premiers avertissements viennent d’être donnés. En filigrane, le message est clair. On fera le chemin ensemble et dans la cohésion sociale ou il y aura des dégâts occasionnés par ceux qui se sentiront abandonnés sur le bas-côté.

La transition n’est pas l’iniquité écologique

Le politique, s’il comprend bien l’avertissement, est maintenant obligé de faire preuve de responsabilité et de courage. Il doit définir le chemin à prendre et les mesures à mettre en œuvre dans un réel souci d’équité. Le temps des mesures ponctuelles reposant uniquement sur les classes moyenne et populaire doit être révolu. La solution ne repose pas dans l’iniquité écologique. Pour faire face aux défis du changement climatique, à la restauration de la biodiversité tout en conservant des conditions de vie dignes pour tous, il y a des chantiers énormes qui nous attendent. Transport, logement, production agricole, industrielle et énergétique, distribution, mise en place d’infrastructures diverses. Toutes les fonctions économiques sont à repenser en « bas carbone », voire en « zéro carbone ».

Le triangle infernal des finances publiques
Il faut mobiliser rapidement des moyens financiers gigantesques tant pour le secteur public que pour le secteur privé. Où trouver l’argent ? Augmenter les impôts et taxes sur les citoyens ? Diminuer les dépenses sociales ? Les gilets jaunes nous ont déjà annoncé le résultat ! Augmenter les impôts et taxes sur les entreprises ? C’est l’inverse de ce qui a été pratiqué ces dernières années ! Combattre la fraude fiscale ? C’est la tarte à la crème récurrente des ministres du budget ! Privatiser des politiques publiques ? C’est en augmenter le coût ! Endetter l’Etat ? Le fardeau de la dette est insupportable !

L’Etat est prisonnier des contraintes du triangle infernal des finances publiques
– Contrainte budgétaire rejetant toute forme de déficit excessif
– Contrainte fiscale qui empêche une harmonisation fiscale (notamment sur les entreprises)
au plan européen
– Contrainte monétaire qui interdit à la banque centrale de financer les Etats.

Nous devons dans un même temps, à la fois, investir massivement dans la transition écologique et, à la fois, faire de la contention budgétaire sous contraintes ! Investis et compresse ta dépense ! Schizophrénique, non ?

La transition monétaire
Nous devons nous libérer de ce système de contraintes. C’est d’ailleurs ce que le gouvernement populiste italien revendique lorsqu’il remet à la commission européenne une proposition de budget en déficit excessif. Il affirme qu’il ne respectera pas la contrainte budgétaire parce que c’est la seule contrainte sur laquelle il peut exercer une (petite) action. Et en l’occurrence, son approche n’est pas liée au réchauffement climatique. Pour ma part, je plaide pour assouplir la contrainte monétaire.

La Banque centrale doit pouvoir financer la transition écologique des Etats. Elle doit disposer de trois moyens phares :
– L’annulation partielle ou totale de la dette des Etats qu’elle a dû racheter aux banques
commerciales pour les renflouer après la crise de 2008. Le cas échéant, cette dette peut
être transformée en dette perpétuelle à taux zéro.
– L’octroi de prêts de longue durée sans intérêt aux Etats.
– L’émission d’un stock limité de monnaie permanente octroyé aux Etats.

Cette proposition affronte brutalement le dogme monétaire classique. Mais sans entrer dans une discussion sur le caractère fondé ou non de ce dogme, l’urgence écologique et la cohésion sociale nous imposent de donner à la puissance publique les moyens de procéder aux investissements pour le bien commun. Sauf démonstration contraire, il m’apparaît que la transition monétaire est consubstantielle à la transition écologique. Elle devra également être accompagnée d’une transition financière permettant au secteur financier privé de financer la transition écologique du secteur privé en s’assurant de sa durabilité et de sa stabilité.

Les chemises noires
A défaut de financer la transition écologique, les rues occupées hier par les bonnets rouges, aujourd’hui par les gilets jaunes seront demain occupées par… les chemises noires. Funeste présage ! Que les gilets jaunes soient remerciés de nous en avoir opportunément rappelé le danger.

André Peters, Wezembeek-Oppem (Belgique)

Paru sur : https://www.lemonde.fr/blog-mediateur/article/2018/11/27/le-monde-des-lecteurs-societe-gilets-jaunes-bonnets-rouges-chemises-noires-et-transition-monetaire_5389137_5334984.html

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